Histoire en balade

La formation des cadres coloniaux français fait largement partie des préoccupations des autorités françaises, pendant l’époque où l’occupation coloniale est en vigueur en Afrique. C’est à ce titre que Robert Montagne écrit Naissance du prolétariat marocain au début des années 1950. En tant que responsable du Centre des hautes études d’administration musulmane (fondé en 1936), Robert Montagne est un ancien militaire français qui exerce une carrière administrative importante au moment où il rédige ce document, paru en première édition en 1951.

Une époque charnière pour l’indépendance

Alors que les pays du Maghreb, et notamment le Maroc, cherchent de plus en plus à se dégager de la domination européenne et que les mouvements contestataires se développent, la France continue de mener une politique coloniale basée sur l’exploitation des ressources et des populations africaines. Dans cette optique, Robert Montagne produit une enquête destinée à renseigner les élites administratives européennes sur l’organisation sociale des quartiers « indigènes » des villes de la côte atlantique marocaine, dont Casablanca. Il produit ainsi des connaissances sur le processus d’urbanisation qui est en cours, et qui peut permettre à ses lecteurs de mesurer les atouts et les points de vigilance à avoir concernant les populations colonisées.

En ce sens, et malgré la tonalité « scientifique » de son ouvrage, Robert Montagne exprime le discours officiel européen couramment tenu à cette époque, empreint de racisme ordinaire, à propos des populations « indigènes ». À travers ce discours, Robert Montagne dévoile les rouages d’une société coloniale clivée et construite sur la base de la domination européenne, mais néanmoins en pleine évolution.

Les spécificités urbaines des villes portuaires

Les villes portuaires du Maroc représentent, au début des années 1950, un atout stratégique notable pour les Européens et notamment pour la France. Outre l’appui militaire qu’elles ont pu représenter dans les années précédentes, elles sont des portes de communication entre l’intérieur des territoires africains et le monde extérieur. Robert Montagne met en avant l’activité industrielle qui se développe, car c’est une source d’enrichissement pour les Européens. Il s’agit surtout, à gros traits, de plaquer le modèle de développement européen sur les sociétés colonisées comme si d’évidence, c’était ce dont elles avaient besoin. Cela démontre que, malgré les conflits qui ont dévasté le monde à cette époque, le modèle de progrès social et économique porté par la colonisation perdure dans l’esprit européen.

Robert Montagne parle des quartiers qui abritent les populations colonisées dans les villes, qui tirent bénéfice de l’argent gagné chez les entrepreneurs et industriels occidentaux. Ce sont les quartiers les plus anciens de ces villes, où se développent, avec la croissance démographique, des habitations souvent de fortune. Ce faisant, il passe sous silence les bénéfices que lesdits Occidentaux peuvent tirer pour leur propre compte de l’activité industrielle, et il les pose implicitement en bienfaiteurs des populations colonisées.

Robert Montagne fait aussi allusion aux constructions plus récentes, initiées par les Européens à partir de 1912 alors que le Maroc passe sous le protectorat français. La « ville européenne », c’est le nouveau quartier bâti suivant un plan en damier, avec des bâtiments dotés du confort moderne et réservés aux Européens. Ce modèle de quartier se développe dans beaucoup de villes du Maghreb, au Maroc mais aussi en Algérie. Dans l’esprit de Robert Montagne, il existe une liaison descendante entre les différents quartiers, motivée par la logique économique. En effet les populations européennes et « locales » ne se mélangent que très peu à ce moment-là.

Immeuble de la période du Protectorat français, à Casablanca. © Dr Didier Hintz.
Immeuble de la période du Protectorat français, à Casablanca.
© Dr Didier Hintz.

Quelle population colonisée aux yeux de Robert Montagne ?

Robert Montagne est certainement pétri de certitudes et de convictions qui orientent son analyse sur la réalité sociale des villes du Maroc. Son discours s’en ressent. Prenant appui sur une pensée essentialiste, les individus sont catégorisés à partir d’observations qui, à priori, n’ont rien de statistique. Outre les préjugés particulièrement flagrants à propos des enfants, il hiérarchise les personnes en fonction de leur travail, ou de leur supposée absence de travail. Les premières personnes citées sont celles exerçant des métiers qui ne requièrent pas de qualification ni de formation, mais qui permettent concrètement de faire avancer les chantiers de construction, et de faire tourner les usines importantes aux yeux des Européens.

Viennent ensuite ceux qui travaillent dans des métiers modernes (électriciens, plombiers, réparateurs de cycles, etc.), autrement dit des emplois plus qualifiés. Leur nombre est bien moindre, mais l’intérêt économique est reconnu. Tout cela renvoie cependant aux limites de la politique d’éducation mise en place par les Européens dans les territoires occupés en Afrique, où ils n’ont pas tellement investi au-delà d’un enseignement basique jugé suffisant pour les besoins et les intérêts coloniaux.

Plus avant, et par souci d’exhaustivité, Robert Montagne évoque des employés, des tolba (lettrés), des militaires, des domestiques, des artisans et commerçants…Ces catégories professionnelles sont reconnues pour ce qu’elles apportent à la communauté, de même que les femmes qui sont également domestiques ou femmes de journée, celles qui pratiquent un artisanat, des travaux rétribués, ou qui encore prennent part à l’activité saisonnière des usines. Il s’agit là aussi pour Robert Montagne de rendre compte de la manière la plus précise possible de la diversité et du potentiel de toute cette société « indigène » sur laquelle l’économie coloniale repose.

Une société urbaine colonisée qui s’élabore d’elle-même, en réaction à l’impact des colonisateurs

En dépit des préjugés que Robert Montagne peut avoir sur les populations « indigènes » habitant Casablanca, on s’aperçoit que les sociétés dont il parle présentent une grande diversité, et qu’elles semblent faire preuve de cohésion.

Les « indigènes » venus habiter en ville au Maroc s’organisent pour vivre dans la complémentarité, et ils « font société ». Les « petits métiers » adaptés à la vie matérielle du prolétariat citadin sont reconnus. Robert Montagne donne des informations sur l’économie, secondaire à ses yeux, mais néanmoins existante, qui fait vivre cette société de colonisés urbains. En creux, il décrit une réalité : les sociétés africaines sont encore majoritairement rurales au XXe siècle, et le monde urbain se construit pour une très large part avec des individus venus du monde rural. L’exode rural, résultant d’une accaparation des terres par les Européens, est à la fois une fatalité et une alternative pour les populations colonisées africaines.

« Barbier », boîte « Scènes et types, Maroc » Désiré Sic (date et lieux inconnus). Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence. Identifiant : AD04-61 Fi 3347.
« Barbier », boîte « Scènes et types, Maroc » Désiré Sic (date et lieux inconnus).
Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence. Identifiant : AD04-61 Fi 3347. archives04@cg04.fr Numérisations Jean-Marc Delaye.

Robert Montagne, en évoquant le rôle important de la main d’œuvre féminine dans l’équilibre des budgets familiaux, révèle ce qui bouscule les codes sociaux anciens des populations colonisées, où les femmes tiennent par principe un rôle subalterne. On comprend par ailleurs que les populations « indigènes » urbaines se distinguent elles-mêmes les unes des autres non seulement selon le genre, mais aussi selon les origines géographiques. À ce sujet, et parlant des « Chleuhs de l’Anti-Atlas », Robert Montagne dévoile une pratique devenue courante à cette époque, qui consiste pour les individus à se relayer, entre la vie au village et la vie en ville, pour assurer la survie de la cellule familiale élargie. Il faut dire que le modèle de famille nucléaire tenu pour une évidence par les Européens n’est pas nécessairement le même pour les sociétés africaines.

En dépit des clivages sociaux et de la diversité des origines des populations colonisées urbaines, une nouvelle cohésion et des solidarités se créent en partie, unissant les individus. Cela s’observe dans les karians (bidonvilles) en liesse le samedi soir, et la foule enfantine le dimanche matin. Une société urbaine africaine en devenir émerge, qui n’existait pas jusque-là. C’est en partie une conséquence de la colonisation, mais cela échappe à la logique des colonisateurs.

L’œuvre de Robert Montagne fait partie de ce que l’on appelle communément la « bibliothèque coloniale », elle est orientée en faveur des pays colonisateurs. Mais elle est riche d’enseignements sur l’évolution de la société marocaine alors que sonne l’heure de la décolonisation Au-delà de la perception euro-centrée, une mutation sociale majeure s’est opérée dans le monde africain au cours de la période de la colonisation.

Christine HEY

Conseils de lecture

  • MONTAGNE Robert, Naissance du prolétariat marocain, enquête collective exécutée de 1948 à 1950, Paris, Peyronnet, 1952.
  • Ouvrage plus général : PERVILLE Guy De l’empire français à la décolonisation, coll « Carré Histoire », Hachette, 1991.
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